Interview Delirium, Mars 2003
Marc Levy, propos receuillis par N.A.

DELIRIUM. Sept jours pour une éternité est-il la suite logique de Où es-tu ?
MARC LEVY. Javais envie décrire un livre qui parle de la différence, de la différence des uns par rapport aux autres et de lun par rapport à lautre. Je suis toujours aussi rébarbatif à la leçon de moral, lidée de donner une réponse minquiète. Je trouve plus amusant de poser des questions. Si à un moment donné une réponse devait venir, elle naurait dintérêt que si elle entraînait une autre question. Dans Et si cétait vrai jai mis dans le coma une femme dont lesprit est détaché du corps, de ce fait il y avait une seul personne qui la voyait. Contrairement à ce que beaucoup de gens croyaient, ce nétait pas un livre sur le coma, ni de science fiction. Cétait une métaphore sur ce qui se passe lorsque quelquun tombe amoureux, il se met à voir des choses que personne dautre ne voit. Avec Sept jours pour une éternité cest un peu la même méthode, dans ce livre je voulais parler de la différence. Il y a plein de différences, il y en existe même dans la différence. En abordant ce thème, lon peut parler de religion, dethnie ou de société. Je ne suis ni ethnologue, ni sociologue mais je voulais prendre plaisir à raconter une histoire qui parle de la différence en elle-même. Dans ce roman il sagit de la différence dans la rencontre dun homme et dune femme qui navaient prévu ni de se rencontrer, ni dêtre confronter à leur propre différence.
D. Doù lidée denvoyer sur terre un ange et un démon
M.L. Tout à fait. Cest lidée dune rencontre de deux opposés. A partir de là il était intéressant de savoir ce quil allait advenir de cette opposition, allaient-ils se détruire ou se construire. Je pense que le traitement de la différence ne produit que la destruction ou la construction. Chaque fois que lon est confronté à une différence, ou lon bâti, ou lon démolit.
D. Devenu écrivain à succès alors que vous en êtes quà votre troisième roman, vous aviez certainement dans votre parcours plusieurs manuscrits avant Et si cétait vrai . Pouvez-vous nous situer le moment où lenvie décrire sest déclenchée chez vous ?
M.L. Et si cétai vrai est le premier manuscrit que jai envoyé à un éditeur. Lorsque mon fils avait entre cinq et neuf ans, javais pris lhabitude de lui raconter un conte que jinventais tous les soirs. Cétait un moment très privilégié. Lorsquil a eu neuf ans lintérêt décroissait sensiblement pour lui alors quil croissait énormément chez moi. Jai eu à cette période une triple envie, celle de raconter une histoire à lhomme quil allait devenir, cela pour prolonger le moment avec lui pendant quil dormait . Javais le désir de jouer le pied de nez au temps, cest à dire de partager au travers de ce premier roman, des émotions avec mon fils, mais dans lidée que lorsquil le lirait il aurait le même âge que javais pendant que je lécrivais. Et que parce que nous aurions le même âge pendant le temps dune lecture, nous serions les meilleurs amis du monde à ce moment-là.
D. Sept jours pour une éternité est dédié à votre grand-mère ainsi quà votre fils, peut-on en déduire que vous écrivez toujours pour lui
M.L. Ma motivation na pas changé, jécrire encore pour lui. Au début de lécriture de mon premier roman, un soir je lai regardé dormir et je me posais cette question que je ne cesse de me poser, celle de savoir ce que je lui apporte dans la vie. Quel est mon apport dans son épanouissement en tant que père par rapport à ce quil absorbe de la société ? Jai été surpris ce jour-là par la force du sentiment que je ressentais en le regardant dormir.
Jappartiens à une génération dans laquelle il y a beaucoup de séparés, de divorcés, de célibataires et de solitudes, où un bon nombre a renoncé à lacte daimer. Je me rends compte que lorsque lon regarde son propre enfant la preuve est absolue, il ny a pas de jugement. Il y a toutes les choses du quotidien que lon rencontre en amour, des coups de gueules, des colères, des tristesses, des joies, mais il ny a jamais une seconde dabandon ou de renoncement des sentiments. Là, cetait presque une interrogation biologique. Quand on a des enfants cette preuve dêtre capable daimer est devant nous tous les jours, donc lon doit lêtre aussi en amour au sens du couple.
D. Cest une question de conduite dont la réponse doit se situer à la racine-même de ce comportement.
M.L. Il a fallu que mon fils vienne au monde, quil ait cinq ans et moi trente cinq pour que je comprenne le sens de cette question.
D. A quel moment de la journée écrivez-vous en général ?
M.L. Jécris toute la journée, parfois la nuit. Jécris huit mois par an. Je réfléchi et je fabrique lhistoire les autres mois.
D. Lenvironnement et lactualité ninfluent t-il pas sur le cours de lhistoire que vous écrivez ?
M.L. Il ny a que ce qui se passe dans le roman qui peut influer car il arrive des moments dans lhistoire que lon navait pas prévus, des retournements ou des idées qui naissent de la trame de lécriture. Au moment où jattaque lécriture, jai toute lhistoire en tête, je la raconte.
D. Comment organisez-vous votre cycle décriture en terme de publications ?
M.L. Je sors un livre tous les dix-huit mois environ. Mais ce nest pas planifié, jécris parce que jai des idées. Je ne le ferais jamais pour remplir un contrat. Lorsque je termine lécriture dun roman, jai en général lidée du prochain qui, dailleurs, pousse un peu à finir le précédent. Il y a alors une période de maturation, de documentation et de recherche sur lidée pour en faire une histoire avec des personnages. Cette période dure quatre à cinq mois et fait ensuite place à lécriture qui va sétendre sur huit à dix mois.
D. Quels sont vos influences littéraires ?
M.L. Mes influences littéraires sont très vastes. Ça va de Christian Bobin en passant par Hemingway, Edgar Poe, Prévert, en allant dans la littérature américaine de Stephen King etc. Je suis un papivore, je déteste lidée que lon veuille me cantonner dans un genre. Il y a des auteurs dont jaime certains bouquins et dont dautres ne mont pas touché.
D. Qu'est-ce qui vous passionne dans la vie
M.L. Le cinéma, je suis un grand bouffeur de films.
D. Quel est le dernier film qui vous ait marqué ?
M.L. Frida de Julie Taylor et la 25ème heure de Spike Lee qui ma littéralement fait exploser, cest un chef duvre à voir en VO. Je nétais pas très Spike Lee mais là cest le plus beau film quil ait fait. Sans remettre en cause son talent, je le trouvais très nerveux dans ces films précédents, jadore lidée que lon défende une cause mais je trouve que plus le dialogue est tempérée mieux la cause est défendue.
D. Quelle est la question que vous naimez pas que lon vous pose ?
M.L. Je naime pas les questions qui se rapportent à ma vie privée. Je ny réponds jamais.