Interview L'Hebdo, 9 Juin 2005

Publié le par Emmanuelle

Marc Levy, propos recueuillis par Isabelle Falconnier
 

 
Isabelle Falconnier : «Vous revoir» est la suite de «Et si c’était vrai». En fallait-il une?
Marc Levy : Je n’y pensais vraiment pas en écrivant le premier. J’y pense depuis deux ans, mais j’attendais d’avoir l’histoire en tête. Il ne s’agissait pas de faire une suite pour faire une suite. Je ne savais pas beaucoup plus que les lecteurs comment l’histoire se terminait, si Lauren allait le reconnaître, s’il aurait le courage de lui raconter leur rencontre. J’espérais bien entendu un happy-end. Mais la vie m’a souvent montré que je pouvais me tromper, et j’ai entendu tant de gens me raconter qu’ils avaient eu le sentiment que c’était la bonne personne, mais pas le bon moment. J’ai eu envie de raconter cela, ce moment qui se présente, et dont on ne sait que faire.
 
I.F. : Cette fois, ce n’est pas Lauren qui se retrouve dans le coma, mais Arthur. Le coma vous fascine donc tant?
M.L. : Comme la mort, l’intelligence, la conscience, le coma est fascinant. Mais c’est ici un clin d’œil métaphorique pour souligner le fait que les seuls moments où ils sont vraiment ensemble, c’est quand ils sont l’un ou l’autre inconscients. La peur sentimentale est quelque chose de terrible, qui fait passer beaucoup de gens à côté de leur histoire d’amour – la peur de souffrir, du désordre que ça va créer, de la dépendance, de ne pas être à la hauteur. On regarde des films d’amour, on lit des romans d’amour, on rêve d’amour, mais quand il arrive, soudain on freine. Arthur et Lauren sont de ce point de vue des anti-héros sentimentaux. Arthur a pris une terrible gifle dans la première partie, il a du mal à s’en remettre. Lauren place son travail avant tout. Mais à un moment donné, la vie les imagine ensemble. A moi de raconter comment ces personnes vont être capables de mettre leur ordre à mal, ou plutôt à bien, pour réaliser un rêve plutôt qu’un projet.

I.F. : Pour l’écrivain que vous êtes, il n’y a que le monde des sentiments qui vaille?
M.L. : Il y a de quoi! Les sentiments sont si précaires et en même temps si puissants. J’ai connu des doutes sur la possibilité du sentiment. Et un jour, en regardant mon fils dormir, je me suis rendu compte de la façon dont je l’aimais, de l’indéfectibilité de ce lien. Si je ressentais cela pour un enfant, je pouvais le ressentir tout court. Et avec autant de grandeur dans la vie sentimentale. C’est fascinant comme le sentiment peut vous diminuer ou vous pousser à vous dépasser, selon l’intensité que vous lui donnez. Et extraordinaire comme le fait d’aimer quelqu’un vous pousse à transcender cette personne. C’est une lumière formidable que vous tracez autour d’elle.

I.F. : Etes-vous un grand amoureux?
M.L. : Oui, mais rassurez-vous, je sais que l’amour-passion n’est pas tout! Je crois énormément au quotidien. Il n’y a rien qui me touche plus qu’un homme et une femme âgés marchant main dans la main dans la rue: je les envie, je les admire d’avoir su construire ça. Rien de plus beau et de plus difficile que de réenchanter le quotidien. Les deux situations que je crains le plus sont être célibataire ou en couple, mais pas amoureux. C’est le plus pernicieux car on s’y habitue très bien, seul ou à deux d’ailleurs. Mais c’est un gâchis terrible. De ces deux situations, l’une est plutôt indépendante de ma volonté, l’autre serait plutôt synonyme de lâcheté. Parce que la plupart du temps, quand on reste en couple avec quelqu’un dont on n’est pas amoureux, on le fait en attendant que le grand amour arrive, donc bien décidé à trahir l’autre le jour où ça se présentera. J’aime donc mieux être célibataire qu’en couple non amoureux. C’est plus digne.

I.F. : Vos héros savent si bien aimer, trouver les mots, les gestes. D’où vous vient cet art d’aimer?
M.L. : J’ai la trouille comme tout le monde, je suis un mec comme les autres. La différence, c’est que les valeurs que m’ont données mes parents m’ont appris à me battre plutôt qu’à renoncer. Mon père m’a très vite montré qu’on trouvait peu de plaisir dans le renoncement. Sans leçon de morale, simplement à travers le constat de bonheur qui était associé à certains états. Mon père ne m’a jamais dit: «Tu devras aimer ta femme comme j’aime ta mère.» Mais je les ai vus s’aimer et se rendre heureux.

I.F. : Les sentiments ne sont-ils plus le domaine réservé des femmes?
M.L. : Mais non! On a essayé de nous raconter pendant des siècles que les hommes et les femmes étaient absolument différents. On a tellement voulu segmenter ce qui ne l’est pas que maintenant, pour revenir en arrière, on dit comme c’est formidable que les hommes assument leur part de féminité, et que les femmes assument leur part de virilité. Or, hommes et femmes ont toujours eu leurs points communs d’abord, et leurs différences ensuite.

I.F. : Mais Arthur n’existe pas, pour la plupart des lectrices! C’est un rêve d’homme, un homme idéal, sentimental, attentif, amoureux, sensible. Bref, un fantasme de lectrice reconnaissante!
M.L. : Mais si, Arthur existe! J’ai connu autant d’hommes qui disent que des Lauren, ça n’existe pas! C’est le grand malentendu du prince charmant! J’ai surpris un soir une conversation entre filles sur le prince charmant, le fait qu’il n’existe plus, que les hommes ne sont vraiment plus bons à rien, etc. Je suis sorti de ma cachette et je leur ai lancé: dites-moi, les filles, imaginons une seconde que le prince charmant non seulement existe mais passe devant votre porte, en quoi avez-vous l’air d’une princesse? Comment pourra-t-il vous reconnaître? Générosité, coups de folie, tendresse, respect de l’autre: tout ce que vous attendez du prince charmants, vous en faites quoi? Des princes charmant il y en a, des princesses aussi, mais il faut se reconnaître, il ne faut pas rêver au prince charmant si on n’a pas envie d’être une princesse. Et vice versa. J’imagine bien un paysan se dire que ça fait dix ans qu’il plante, laboure, sème, qu’il laisserait bien cette année son champ se débrouiller tout seul! Cela dit la nature fait bien les choses, c’est comme ça qu’on a découvert la jachère… Peut-être que ça fait du bien aux couples autant qu’aux champs, allez savoir!
 
photo : Olivier Lejeune/Le Parisien/MaxPPP
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